Pedro Kogen, être-temps. Entretien.

Ce qui relie les oeuvres d’un artiste les unes aux autres part d’une sorte d’exigence et d’attention. Attendre que la mer agitée se calme pour apercevoir ce qu’il y a dans ses profondeurs nécessite une conscience ayant développée la capacité de voir.

Si l’outil de travail de Pedro Kogen est la discipline, elle peut aller jusqu’à se réveiller avec le levé du soleil pour terminer sa journée avec le coucher du soleil. L’esprit tranquille, il peut alors naviguer avec une certaine rigueur dans son quotidien. En passant par le corps, il se réalise et cette liberté en tant que pratiquant de l’art au quotidien vaut la quête d’une vie. Elle lui donne sens, et permet la réalisation du soi. Car il y a dans la pratique artistique de « vrais moments de grâce ». Même s’il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un vrai travail et que la discipline est pour cette raison nécessaire. Pedro Kogen travaille avec le temps: le temps de reflexion, le temps d’apprentissage, le temps de nourrir un projet et de laisser le temps le nettoyer. Les idées peuvent affluer seul le temps nous dit clairement si ces idées sont valides ou non.

© matteo carcelli
© matteo carcelli

Pedro Kogen pratique le bouddhisme zen tout en restant discret sur sa pratique. Elle n’est pas instrumentalisée, elle est pleinement intégrée. « Au fil des années la pratique aide surtout à avoir des moments de clarté, de lucidité, il y a des périodes où l’esprit est voilé, des idées obscurcies, les choses sont plus laborieuses et soudainement on arrive à trancher, à traverser l’outil, dans ces moments là on sent la pratique. » La pratique spirituelle quelqu’elle soit est toujours à prendre dans sa dimension la plus vaste. Elle n’est pas directement perceptible dans un travail par quelques références mais elle influe sur les idées, les centres d’intérêts, la vision.

« En ce moment je lis Guénon, concernant le symbolisme des fleurs par exemple, en occident on utilise principalement la rose ou le lys, et en orient le lotus. Ce qui m’intéressait dans ces fleurs c’est le rapport avec le centre et ce déploiement qui se fait à partir du centre. C’est des choses qui sont presque ancrées dans la nature de l’être humain – le centre, le déploiement du centre, cette force centripète, et cela peut se voir dans une fleur; cette ouverture depuis le centre ou vis versa. Souvent dans l’imaginaire ou dans les peintures bouddhiques on retrouve un lotus. Utiliser le lotus comme vision du centre me donnerais envie de faire un travail là-dessus. Mais pour ne pas tomber dans le cliché, il faut se donner du temps pour comprendre le vrai sens des choses, ne pas les utiliser de manières irréfléchies, de les faire sienne. » Par peur de faire du pastiche, du cliché, il travaille peu ce type de sujets, « je connais mes limites » nous dit-il, et « mes peurs aussi ». Peur de faire des bêtises parce que l’on touche au sacré. La seule pièce sacrée qu’il ait faite est un dessin offert à un temple bouddhiste d’une divinité. Tous les matins les moines réalisent une cérémonie devant cette image. Elle répond à un besoin rituel. Lorsqu’une oeuvre devient le support d’un rituel alors elle a atteint l’objectif ultime de sa raison d être.

Le but ultime de l’artiste est de s’éveiller et d’éveiller les autres par ce qu’il fait. « Une des plus belles définitions que j’ai entendue de l’art est que c’est un peu comme la peau du serpent qui se détache; le travail qui résulte est ce détachement de ce que tu es. Tu le formalises, tu le concrétises  et après du le laisses et tu le donnes au monde, et toi tu continues. Puis une nouvelle peau se créée. C’est la preuve de ton éveil, de ton passage, de ton approfondissement dans ce monde la. »

L’un des travaux connexe de Pedro Kogen est un travail partant de Georges de la Tour où il reprend ses images et les transfère sur du bois. Cela lui permet d’être dans l’apprentissage par d’autres moyens, autre que le dessin, comme à l’époque où l’on recopiait les grands peintres. L’étude de la composition de ces images et du rapport entre une image numérisée puis réimprimée sur un support comme le bois est un enseignement subtil et délicat.

L'annonciation - © Pedro Kogen
L’annonciation – © Pedro Kogen

Pedro Kogen travaille en ce moment sur un projet grâce à la bourse de l’Institut Français qui lui a été attribuée fin 2014. Son projet consiste en la réalisation d’une vidéo à l’intérieur de la basilique de San Petronio à Bologne en Italie. Le sujet se focalise sur le passage de la lumière autour d’un méridien inscrit au sol de cette église. Ce méridien est le premier méridien au monde, il a permis de définir le calendrier grégorien. Au-delà du rapport temps et espace, l’outil astronomique est d’une taille impressionnante, 67 mètres de long. Ce rapport entre science et sacré offre dans ce contexte des moments où il n’y a pas d’oppositions, moments où les catégories sont dépassées. Ce projet lui a été inspiré par « Uji être-temps », un texte de Maître Dogen. Eihei Dogen qui vécu au 13ème siècle est considéré comme le plus grand des maîtres zen au Japon. Après trois années en Chine en quête d’un véritable zen, il revint et transmis l’oeuvre majeure du bouddhisme zen soto, le Shobogenzo, ouvrage dont « Uji  » est un chapitre. Le temps y est existence et l’existence y est temps. Le temps produit l’esprit et l’esprit produit le temps. Observer l’unique temps qu’est le présent, la montagne est temps et l’océan est temps.

Extrait du texte UJI

« Un ancien Bouddha a dit:
Être-temps parfois se dresse sur la plus haute montagne
Être-temps parfois marche au plus profond de l’océan
Être-temps parfois est la forme de l’ashura
Être-temps parfois est le Bouddha debout ou assis
Être-temps parfois est un bâton de pèlerin ou un chasse-mouches
Être-temps parfois est un pilier ou une lanterne
Être-temps parfois est untel ou untel
Être-temps parfois est la terre immense et le vaste ciel »

Le projet de Pedro Kogen donnera lieu à une numérisation de la lumière traversant le méridien afin d’exposer ensuite ce travail, probablement, dans un institut astronomique. « Nous sommes tous des poussières d’étoiles » nous dit Hubert Reeves, quand la science rencontre le sacré, l’être se fait temps d’être, être-temps.

+ portfolio de Pedro Kogen

L'annonciation - Pedro Kogen
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