La laïcité turque: de la confusion dans l’histoire

La laïcité turque est parfois considérée à tort comme la sœur cadette de la laïcité française. Ahmet Insel, professeur à l’université Gatalasaray à Istanbul apporte un éclairage sur cette confusion lors du colloque « Expression du religieux dans la sphère publique » organisé par l’IESR (Institut Européen des Sciences Religieuses). Aujourd’hui, la Turquie vit une laïcité tourmentée. En 1856, lors de la guerre de Crimée, la Turquie a reconnu l’égalité des sujets de l’empire qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs. Cette question d’égalité est fondamentale à la laïcité turque car la majorité du peuple est sunnite et ne veut pas lâcher un plus grand espace d’égalité aux autres communautés.

Ahmet Insel

Ahmet Insel introduit le sujet par un bref historique permettant de resituer le développement de la laïcité dans l’histoire ainsi que ses enjeux. Pour commencer, la totalité des institutions est régie par un état kémaliste, basé sur le républicanisme, le populisme, la laïcité, le révolutionnarisme, le nationalisme et l’étatisme. Après l’abolition du califat, l’abolition de la charia, le gouvernement a pris une direction religieuse avec un fonctionnaire nommé par le premier ministre, qui est directeur général d’un grand nombre de fonctionnaires, qui sont eux imams et prédicateurs.

L’un des premiers enjeux pour cet état concerne le maintient de l’unicité de l’enseignement dans les écoles. De ce fait, il n’existe plus d’écoles religieuses. Sans oublier que l’état kémaliste souhaitait se séparer de la politique islamiste de l’ancien régime ottoman qui selon lui nuisait à sa démocratisation. « L’une des réformes majeures en faveur de cette laïcité a été le changement de l’alphabet arabe au profit du latin. L’interdiction de l’écriture arabe a constitué un choc culturel important » avec des répercussions considérables; de même que l’interdiction de porter des vêtements religieux, l’interdiction des confréries et groupement religieux, et la nationalisation des biens religieux. Pour résumer, la réforme porte sur l’interdiction d’organiser et de pratiquer un culte en dehors des lieux définis par l’état.

La laïcité a été inscrite dans la constitution turque en 1937. Ahmet Insel insiste sur le fait que la religion officieuse est l’islam turque sur lequel repose un encadrement général. « Ce bouleversement de politique a opéré une rupture culturelle radicale avec le changement d’alphabet, le changement de calendrier et le changement du jour de repos du vendredi au dimanche. Dans un pays avec près de 80% de pratiquants musulmans ces changements sont très difficiles à appliquer. En rupture avec son passé ottoman, la Turquie se retourne totalement pour se couper de ses racines orientales, musulmanes. »

La laïcité turque est la totalité de tout cela et pose débat quand à cette modernisation autoritaire. Il y a des contradictions quant à cette laïcité. Les Yezidis, par exemple, n’ont pas de statut religieux sur leurs documents officiels car la mention « sans religion » sur une carte d’identité signifierait mécréant, ainsi on laisse un blanc car leur communauté n’est pas définie.

Le coup d’état de 1960, inspiré du coup d’état de Nasser en Egypte, a fait arriver le parti de droite au pouvoir par le biais d’élections libres. « Une fois au pouvoir, le parti a enlevé l’interdiction d’appel à la prière en arabe, et aujourd’hui, tous les appels sont en arabes et tout le monde a oublié qu’un jour ils étaient en turc uniquement. »

1980 a vu un nouveau coup d’état militaire, les forces réactionnaires sont aux portes de la Turquie et vont justifier un autoritarisme brutal en utilisant l’islam contre la montée de la gauche. « En Turquie, l’école religieuse est interdite, si l’on souhaite que son enfant suive un enseignement dans une école religieuse, on est obligé d’envoyer l’enfant dans une école professionnelle pour imams et prédicateurs, même si l’objectif n’est pas de former l’enfant à cela. L’utilisation de ces écoles professionnalisantes et leurs ouvertures se multiplient et sont souvent utilisées par l’armée. Le parti conservateur a la capacité d’offrir un service religieux pour sunnite uniquement. La direction des affaires religieuses ne concerne que les sunnites. »

L’interdit du port du foulard dans tous les établissements scolaires (même dans les écoles d’imams) et dans les universités n’est autre qu’une laïcité autoritaire et militante n’ayant pas pour objet la liberté fondamentale et individuelle mais la repression. Le parti d’Erdogan représente cette resistance qui se manifeste parmi les élites des grandes villes, ils vont être perçus comme ne souhaitant pas des couches populaires et des femmes dans les couches populaires, ils exploitent cela pour intégrer l’enseignement du religieux dans les écoles pour inculquer une morale religieuse autoritaire. A l’arrivée du parti au pouvoir, un cours optionnel, ouvertement religieux, a été introduit: ce cours est un temps d’apprentissage de la lecture du Coran, de la vie de Mahomet, et ainsi de suite. « Aujourd’hui cette laïcité sert les pouvoirs islamo-conservateurs. Avant on comptait 30% de non-musulmans en Turquie puis après le génocide arménien, dès 1924, il ne restait plus que 1% de la population non-musulmane. La laïcité à la fin de l’empire était basée sur la coexistence des différentes communautés religieuses. Après 1924, cela ne fait plus sens. La laïcité est le pilier du politique, sunnite, faisant parti de l’élite de la nation, pour imposer le magistère de l’état. »

Lors du basculement en 2000 des islamo-conservateurs, la laïcité est devenue une laïcité d’apparence, autrement autoritaire, justifiant de son pouvoir par sa majorité. La laïcité transformée se contente d’harmoniser les rapports entre l’état et l’espace public qui concerne en très grande majorité les sunnites. « Le sentiment historique est exploité, en continuant de parler des interdictions autour de l’appel à la prière, etc. La laïcité est devenue un « kultur kampf » qui perdure depuis un siècle. »

Mosquée Istanbul

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