Je suis moi. C’est déjà tout un programme.

Tribune de Sibel Ruggirello

Paris, le 11 janvier, je remonte « la plus grande manif’, que la France ait jamais recensée », à contre-courant pour rentrer chez moi. Oui, j’habite dans le quartier. Mais non, je ne marcherai pas… J’aurais aimé me reconnaître dans l’élan solidaire qui émeut tout le pays, et même le monde entier. Il fait un beau temps clair, clamer de belles phrases à l’unisson m’aurait sans doute mis du baume au cœur… J’ai l’impression de rater l’événement astronomique du siècle. J’ai laissé mes lunettes à éclipse à la maison, et je ne peux pas lever les yeux embués d’émotion vers ce même ciel magnifique, sous lequel on serait tous en harmonie, tout ça, tout ça… Mais non, c’est comme ça que je sens que je leur rends hommage, moi, à ceux qui ont été assassinés ces derniers jours. Je me sens plus proche d’eux en restant chez moi pour penser à eux et à tout le reste, pas en allant donner ce qui est, à mes yeux, l’illusion d’une cohésion nationale voire internationale. C’est comme ça que je me sens plus proche de ce Charlie, qui pissait à la raie de tous les symboles déployés aujourd’hui. Même si je n’en étais pas vraiment proche, je ne le lisais pas, comme tout le monde. Je respecte la décision de ces gens qui ont marché pour leurs raisons à eux, mais j’ai les miennes. Je crains trop de me réveiller demain en pensant à « ce que j’aurais dû répondre ». Sous l’effet de la colère, après une agression quelle qu’elle soit, on s’emporte et on laisse gérer les mauvais réflexes. Puis, le lendemain, on regrette ou en tout cas, on sait toujours mieux ce qu’on aurait dû dire ou faire. Et on se dit qu’on ne nous y reprendra pas la prochaine fois. Alors, y arrivera-t-on cette fois ?

Depuis des jours, je regardais s’accumuler les manifestations de soutien, les changements de photo de profil sur Facebook et la photo « Je suis Charlie » envahir les médias et les réseaux sociaux, jusqu’à cacher tout le reste et, parfois, jusqu’à l’écœurement…

Et puis, j’ai reçu des coups de fil, « L’horreur. Tu viens dimanche à la manif’ ? », des mails « Les amis, je vais m’abonner à Charlie Hebdo, je crois que c’est un acte citoyen important », le noir qui s’étale et se multiplie partout… Témoignages, réactions officielles, journée de deuil national, Unes de journaux internationales… L’ampleur du drame est indiscutable, le pays est sous le choc.

Comme toujours lorsque les événements s’emparent d’un pays de cette manière, bons mots, slogans et phrases chocs synthétisent alors l’élan de cette expression qui se veut nationale. J’aperçois des détournements, déjà, du « Je suis Charlie » pourtant encore frais : on rit avec la collection de bouquins Où est Charlie ? Ça me fait sourire, puis j’en viens à me demander finalement, non pas où il est, mais plutôt d’où il vient, et surtout « Où il va ? » « Nous sommes tous Charlie », c’est un beau sentiment d’unité qui s’exprime quand on dit tous à l’unisson qu’on ne fait qu’un. Mais quelle est sa réalité, aujourd’hui et demain ?

Il y a cet ami compatriote, expatrié à l’étranger, qui partage les photos de la manif’, de loin, avec cette même émotion devant le rassemblement. 1 643 000 de Français comme lui ont été enregistrés à l’étranger en 2013. 15% du nombre de jeunes diplômés français quittent leur pays chaque année. Une tendance qu’on nous a souvent rabâchée ces dernières années, prétextant une fuite des cerveaux français et un désir de trouver mieux ailleurs. Si le journal le Monde n’estimait pas ce chiffre alarmant dans un article d’octobre 2014, et que la démographie des Français dans le monde est complexe à décrypter, je suis tout de même témoin, à ma petite échelle, du départ de nombreux jeunes de mon entourage, souvent très critiques à l’égard de leur pays. Cet ami, musulman, est parti il y a plusieurs années maintenant, parce que « la France ne lui donnait pas les opportunités dont il rêvait »… Pourquoi aujourd’hui, se sent-il soudain si patriote ? Sans jugement, car je n’ai pas la prétention de comprendre mieux que lui ce qu’il ressent, mais au contraire, je voudrais saisir ce qui l’anime aujourd’hui.

La France, un pays uni ? Justement c’est là que je tique. Ce n’est pas l’impression que j’ai, et après la douleur et l’émotion, qui sont peut-être moins insurmontables à plusieurs, ne s’agit-il pas maintenant d’analyser ces nombreux mécanismes qui opèrent certainement depuis longtemps dans notre société pour qu’elle en arrive à de tels extrêmes ? Derrière toutes ces photos « Je suis Charlie », j’ai trop l’impression qu’on se voile la face. Or, ça fait peut-être moins mal, mais ce n’est jamais efficace. Je veux qu’on me dise que, par exemple, et c’en est un parmi tant d’autres, demain, les médias ne mentionneront plus l’origine du suspect d’un crime ou d’un délit seulement quand celle-ci est « maghrébine ». Ébahis devant l’unité nationale, ils appellent à éviter les amalgames, mais préfèrent dans le même temps relayer cet appel qui est fait aux musulmans de se désolidariser des terroristes. Peut-on discuter de cette ambiguïté ? Lançons un vrai débat, et alors, peut-être, verrai-je autre chose dans cette cohésion de façade qu’un moyen pour chacun de se rassurer comme il peut, alors que le sol, que nous avons nous-mêmes cultivé, se dérobe sous nos pieds. Non, en vérité, la France est bien divisée et elle n’a pas la patate. Est-ce qu’on ne pourrait pas, et ne devrait pas, plutôt se regarder bien en face, dans le miroir, pour voir qu’effectivement, on a des boutons plein la gueule ? On pourrait peut-être alors commencer à se dire qu’il faudrait consulter et parler du traitement à suivre.

C’est sûr, c’est rassurant de se dire qu’on n’est pas seul, qu’on est uni comme la tortue romaine, inébranlable, sous l’attaque de l’ennemi barbu. Et puis c’est pas tous les jours qu’on est témoin de tant de beaux sentiments. Même la police a gagné en respectabilité. Mon épicier reubeu, après l’assaut du GIGN sur les frères Kouachi et Coulibaly, m’a dit dans un sourire : « Au moins, c’est bon, maintenant, ils les ont attrapés. » Je l’adore mon épicier, mais d’habitude pour les remèdes contre la gueule de bois, il est mieux équipé… Ces keufs d’hier, mal aimés et critiqués, aujourd’hui, on montre des passants qui les embrassent à la télé. Là non plus, alors, plus de problèmes dans notre belle République ? Nous sommes Charlie, d’accord. Mais nous sommes aussi Rémi. Oubliées, les affaires de délits de faciès d’hier, aujourd’hui est un autre jour. La police et la justice françaises sont au top. Bisou d’amour, les poulets ! Ne devrions-nous pas plutôt réfléchir à l’impact de la case prison dans le parcours des frères Kouachi et de Coulibaly, qui se sont rencontrés à Fleury-Mérogis, et qui étaient bien connus des services de renseignements ?

AFFICHAGE MUNICIPAL À PARIS, À LA MANIFESTATION DU 11 JANVIER

D’autre part, très rapidement, beaucoup se mettent à préciser et à décliner sans fin l’expression, comme la mairie de Paris. Peut-être parce qu’ils sentent bien qu’en se clamant Charlie, ils oublient quelqu’un ou quelque chose. #Je suis Ahmed, #Je suis flic, #Je suis musulman, #Je suis la République. La valse des hastags a été lancée. Or par là-même, l’expression est alors dévoyée. Si on peut essayer de préciser, on oubliera cependant toujours quelqu’un. L’unanimisme, c’est beau, sauf que forcément, l’individu n’y est jamais représenté dans sa complexité et partant, la société tout entière certainement pas non plus. Et puis, ça ne laisse de place ni à la nuance ni au questionnement. Alors, très vite, des voix ont commencé à s’exprimer, classées sous le signe #Je ne suis pas Charlie. Or comment ne pas en être alors que ces gens ont été sauvagement assassinés par des « barbares ». Le champ lexical est revenu, toujours le même, inflexible, indiscutable. Il faudra choisir, on en est ou on n’en est pas. La force implacable de la pensée binaire s’est vite abattue sur tout cela. Comme d’habitude. Alors non, je n’ai pas défilé. Ni sous une pancarte « Je suis Charlie » ni sous aucune pancarte. Va-t-on me demander de justifier mon absence, questionner mon rejet de l’unanimisme ambiant ? Question rhétorique, en fait, parce que c’est déjà fait. Il est déjà trop tard, on ne pourra plus échapper au manichéisme d’une sémantique émotionnelle, qui prend des allures philosophiques à la « être ou ne pas être » pour mieux tromper la raison.  Je ne doute pas qu’il ne sera pas simple de s’exprimer pour quiconque n’est pas prêt à suivre, sans broncher. C’est « ceux qui ne sont pas Charlie qu’il faut repérer », déclare déjà la responsable du service politique de France 2, au journal de 13h, le 13/01.  (Note du 14/01 : ce matin, Dieudonné, qui jouit apparemment d’une liberté d’expression différente de celle des autres. est mis en garde-à-vue pour avoir ironisé dans un tweet controversé.)

On peut voir aussi, entre autres choses absurdes, l’animateur de « Tellement Vrai » sur NRJ12, émission de nocivité publique quand même, il faut le dire, déclarer « Nous n’avons pas le cœur à rire, nous sommes Charlie ». En plus du fait que sa formule montre qu’il n’a rien compris à l’humour à la Charlie, il faudrait oublier que chaque jour, imperturbablement, cette émission met en spectacle une misère culturelle, intellectuelle et sociale pour le bonheur hébété de jusqu’à 1 220 000 Français dans les meilleurs jours. Cette émission et toutes les autres, qui lui ressemblent, diffusent et généralisent la bêtise et l’ignorance, sur les chaînes d’une télévision qui sent la benne à ordures. Personne n’est dupe, et il faut bien reconnaître que les émissions de télé-réalité, entre autres, cultivent la moquerie et la division sociale, et il faudrait maintenant qu’on arrête de rire avec eux ? Plus grave, BFMTV a été accusée d’avoir mis en péril des otages de l’épicerie de porte de Vincennes par la compagne d’un des otages. La chaîne se défend bien sûr. Mais la préoccupation n’est pas nouvelle, les médias sont soumis à une périlleuse course à l’audimat et aux résultats.CatherineDansCH1401 On ne peut que citer Pierre Bourdieu qui, dans son livre Sur la télévision, déclarait déjà : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » Il semble de plus en plus urgent que les citoyens aient accès à ces informations pertinentes. Les médias ont là une grande responsabilité. Serait-ce à nous de les faire réagir, et comment ? Ou devons-nous tout simplement éteindre d’urgence nos télévisions pour ne plus jamais les rallumer ?

Par ailleurs, j’ai lu ces derniers jours, des articles de penseurs ou même de citoyens lambda, qui formulaient des réflexions très intéressantes, comme ces quatre professeurs de Seine-Saint-Denis, qu’il faut lire à tout prix, allant contre cette idée de barbares qui viendraient d’ailleurs, mais qui se déclarent au contraire « parents de trois assassins ». « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons… » Hugo est-il toujours d’actualité ? Quelle gueule elle a, l’école, chez nous aujourd’hui ? On fait quoi de « nos petites têtes blondes », en vrai ?

Peut-on entendre toutes ces voix, qui dans le malaise de cette période douloureuse, ont des choses à nous dire, des pistes de réflexion précieuses à nous donner ? Ou la liberté d’expression n’est-elle qu’une locution aussi réversible que les vestes de ceux qui ont emmené le cortège de dimanche ? La presse en a parlé, un peu, mais voir Netanyahu et consorts bras dessus bras dessous avec Valls et Hollande, il faut quand même avouer qu’on a fait plus drôle dans l’humour de provocation… Il est méprisable ce cousin qui se rend à l’enterrement du tonton, qu’il n’a jamais pu blairer de son vivant et dans le dos duquel il balançait les pires horreurs, juste pour se montrer ou se goinfrer au buffet. Moi, je l’aimais bien l’oncle machin, et ça me fait chier de le voir ici, le cousin. Et ce qui est sûr, c’est que le tonton aussi, surtout lui, ça le ferait bien chier de voir qu’il s’est pointé à son enterrement. C’est pas le moment de lui faire remarquer à l’autre enfoiré, période de deuil oblige, mais arrivera-t-il bientôt, le jour où on pourra enfin lui balancer ses quatre vérités et lui régler son compte ? Voilà qui serait un bel hommage au tonton. Personne ne sait ce que présage ce bal des hypocrites de dimanche, comme l’a si justement baptisé la télévision belge, mais enfin, on peut quand même un peu deviner. Déjà, bien sûr,  le conseil des ministres a examiné une série de mesures pour répondre à « la menace de l’intérieur ». Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant pour ne pas se laisser entraîner dans la danse ?

thierry_martin

Tous ces Charlie, quand la fumée de l’émotion sera retombée, parce qu’elle retombe toujours, comment entretiendront-ils la flamme ? Le dessinateur Thierry Martin, entre mille qui ont pris leur crayon ces derniers jours, appelle à ne pas oublier. Le pressant-il, lui aussi, que cet engouement pourrait bien être éphémère ? Il l’a été en 2002, alors que la surprise du FN au second tour de l’élection présidentielle avait bouleversé pas mal de certitudes établies et déclenché la même réponse en forme d’élan unanime. Chirac a été élu à 82 %. Bon, super… Et ensuite, que s’est-il passé ? Qu’avons-nous fait de concret ? Où en est-on après cet « avertissement » ? Je me pose honnêtement la question, et je ne suis pas la seule. Je n’ai pas la réponse, mais je pense que c’est le moment ou jamais de se la poser ensemble. Que faisons-nous maintenant ?

Catherine Dansch 1401

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